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Compte-rendu du débat du 13 février : comment faire naître une nouvelle société ?

27 février 2010 lu 7 376 fois 1 commentaire

Compte-rendu du débat « Crise : Comment éviter la rechute ? Comment faire naître une nouvelle société ? »

Samedi 13 février 2010 – Grande Arche de la Défense

Avec Eva Joly, Joseph Stiglitz, Edgar Morin, Marc Dufumier, Pierre Larrouturou, Joyashree Roy, Ronald Janssen

Seconde partie – Comment faire naître une nouvelle société ?

J. E. Stiglitz

Commençons par le triptyque « Men, Means, Ends » (les Hommes, les Moyens, les Fins).

Avons-nous besoin de mesurer le PIB (GDP) ou cherchons-nous à développer le bien-être des êtres humains ?

Des points de vue s’affrontent, pourquoi ne mesurer que les dépenses au lieu de regarder les recettes ? Nous parlons des dépenses de santé, mais quels en sont les bénéfices produits par ces dépenses ?

C’est la même chose quand on regarde le poids de l’industrie du tabac et les dépenses de santé liées au cancer, ou encore à l’augmentation de l’obésité, tous ces éléments de destruction de notre bien-être entrent dans le calcul du PIB.

Sommes-nous capables de créer un modèle de développement soutenable qui aille au-delà de la consommation matérielle ?

Nous devons reconnaître que sur le plan psychologique et sociologique, le travail, ses conditions de réalisation, son intérêt, sont plus importants que « l’incentive »( les bonus des traders). Les rapports sociaux, les liens nous importent plus que la satisfaction des besoins fondamentaux. Or le travail nécessaire pour répondre à ces besoins basiques s’est considérablement réduit. Nous devrions pouvoir bénéficier des dividendes du progrès technologique.

Des deux côtés de l’Atlantique, les aspirations et les évolutions diffèrent.

Aux US, les gens travaillent plus qu’avant et globalement, ils consomment de plus en plus de biens ; en Europe c’est plutôt les loisirs qui se sont développés.

Notre niveau actuel de consommation matérielle n’est plus soutenable à l’échelle planétaire. Enfin nous ne payons pas le juste prix de ces biens, à l’exemple du prix de la tonne de CO2 beaucoup trop faible. Or, si nous ne payons pas le juste prix, d’autres éléments de l’écosystème paient pour nous.

Ces sujets devraient nous concerner tous. Le Marché n’est pas efficient, il n’amène pas la justice sociale. Nous avons besoin de régulation et d’action collective, qu’elle soit gouvernementale ou non gouvernementale. Il faudra revoir les mécanismes de la société, être vigilant sur le fait que toute innovation n’est pas bonne en soi : regardez les produits dérivés, regardez comment l’innovation financière s’est employée à déjouer les normes comptables conçues pour assurer la transparence du système financier.

Les gouvernements doivent agir sur la production de connaissances : éducation, recherche fondamentale… Les grandes avancées sur les télécommunications sur Internet, sur la recherche médicale se sont faites au niveau des États pas du secteur privé. Faisons en sorte que les gouvernement soient plus efficaces, plus responsables, ne nous trompons pas d’enjeu, par exemple la Propriété Intellectuelle restreint l’accès à la connaissance. Ne faisons pas appel aux mêmes plombiers que ceux qui ont mis en place des installations défectueuses, or c’est ce que fait notre gouvernement avec les conseillers économiques ou financiers.

Nous sommes dans une sorte de « New Death Experience », celle qui nous conduit à nous poser vraiment la question : quelle société voulons-nous ?

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Joyashree Roy

Mme Roy enseigne l’économie à l’Université de Jadavpur en Inde. Spécialiste de l’économie et du développement, des ressources naturelles, de l’environnement et du climat, elle a participé aux travaux du GIEC. Ses études portent sur les questions de la santé, de l’eau, de la demande en énergie et de la gestion des ressources naturelles indiennes.

Dans quel paradigme sommes-nous aujourd’hui ? Allons-nous vers une demande illimitée ? Nous avons une vision partielle des crises, liée en partie à la duplication du modèle dominant actuel dans des contextes très différents de ceux de l’occident.

Les différentes bulles spéculatives qui se sont succédées ces dernières années démontrent une crise profonde de la gestion des biens communs. L’autre facette majeure de cette crise est le chômage qui partout est exceptionnellement élevé.

Nous devons redéfinir ce qu’est la notion de propriété.

Nous devons mettre en place une Gouvernance Globale pour gérer les investissements, l’accès à l’eau, à un air de qualité, pour l’accès de tous à la santé. Les nouveaux indicateurs de développement doivent prendre en compte ces ressources naturelles et vitales. Ils doivent mesurer la possibilité pour tous d’une consommation soutenable de l’ensemble de ces ressources.

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Marc Dufumier

Ingénieur agronome, Titulaire de la Chaire d’Agronomie comparée à l’Institut AgroParisTech. Il est spécialiste reconnu des problèmes de développement agricole en France et à l’étranger.

Mettre fin à la faim. Nourrir les paysans du Sud.

Après les chiffres, les inégalités.

« Qui a faim ? plus d’un milliard d’habitants. Près de deux milliards souffrent de carences alimentaires. C’est-à-dire tous ceux qui n’ont pas 2 200 Kcal/jour, soit environ 200 kilos d’alimentation végétale à produire par habitant et par an.

Nous produisons aujourd’hui 330 kilos/hab/an. Que fait-on de l’excédent ? On nourrit le bétail pour faire de la viande pour certains et l’on fabrique des biocarburants pour mettre dans les voitures.

Qui a faim ? Quelques-uns dans les pays du Nord, beaucoup dans ceux du Sud et pour les trois-quarts, ce sont des agriculteurs. » Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux sont dans des bidons villes et ont quitté les campagnes.

Un paysan qui travaille à la main peut produire 500 kg de céréales par an.

Dans l’agriculture productive, un agriculteur, avec ses machines, produit sur 100 hectares : 500 tonnes (5 tonnes à l’hectare).

Si l’on considère que les 4/5 de l’agriculture intensive sont de la valeur perdue (coût énergétique, eau, engrais…), il reste un ratio de 1 à 200 entre celui qui produit à la main et celui qui produit de manière industrielle. Or sur le marché de Dakar, le sac de riz est vendu au même prix, qu’il provienne de Casamance ou de Thaïlande ou de Camargue… Cela ne laisse plus aucune chance de survie à celui qui produit son riz à la main et localement.

Ma proposition pour rétablir la valeur du travail des agriculteurs du Sud et les nourrir : remettre à plat le système du commerce mondial, quitte à rétablir les droits de douane.

Les Pays du Sud doivent protéger leur agriculture vivrière par des droits de douane comme l’ont fait les Européens à la sortie de la dernière guerre.

L’erreur dramatique de l’Europe a été de poursuivre cette politique sur ces excédents encore aujourd’hui, cela devient du dumping et c’est insoutenable : celui qui perçoit la subvention c’est aussi le plus compétitif.

Pourquoi ne pas réorienter notre agriculture pour produire localement les protéines végétales qui nourrissent notre bétail (plutôt que de les importer du Brésil et de détruire les agricultures locales vivrières des pays du Sud).

Nous devons revoir toute la copie, relocaliser quand c’est possible, protéger quand c’est nécessaire, alors que les ressources existent pour nourrir toute la planète.

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Ronald Janssen

Economiste, Conseiller de la Confédération Européenne des Syndicats pour les questions liées au marché du travail et à la politique de l’Emploi.

Les solutions ? Un New Deal Social en Europe que je développerai en 4 points.

  1. Remettre la demande sur ses pieds par le secteur public et pas en s’appuyant uniquement sur le secteur privé.
  2. Une nouvelle politique de l’Emploi et du Travail , des nouveaux emplois et un partage du travail, des nouveaux secteurs à développer (Habitat, Transport, loisirs…).
  3. Développer une approche protectionniste en Europe, faire en sorte que les salaires y soient harmonisés : à travail égal , salaire égal.
  4. Renforcer le rôle et l’action collective des états : coordonner les politiques fiscales à l’échelle de l’Europe. Créer des fonds d’investissements européens, des investissements publics avec de l’argent public. Avoir une politique monétaire et économique coordonnée et concertée à l’échelle de l’Europe.

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Pierre Larrouturou

Suite de la présentation exposée en première partie.

Construire un nouveau contrat social

Pour cela, 7 points sont à développer

1. Stopper l’hémorragie, comme en Allemagne

Notamment celle du chômage, en réduisant massivement le temps de travail et en compensant la perte de salaire.

En Allemagne en 2009, malgré une récession de -5%, « seulement » 220 000 chômeurs de plus en 18 mois.

En France sur la même période : 800 000 chômeurs de plus avec une récession de -2,3 %. Or la durée moyenne du travail est descendue à 27,1 heures outre-Rhin (source BNP Paribas octobre 2009), elle est toujours de 39 heures en France.

2. Sécuriser les chômeurs, comme au Danemark. 90 % du salaire accordé pendant 4 ans (Flexisécurité).

3. Lutter efficacement contre l’évasion fiscale

4. Réguler réellement les banques et les monnaies

5. Réguler le commerce mondial.

L’évolution des coûts salariaux en Chine a augmenté régulièrement jusqu’en 1996, date de son entrée dans l’OMC. Depuis cette date, ces coûts n’ont cessé de baisser avec une dégradation parallèle des conditions de travail. Aujourd’hui l’Europe est le premier client de la Chine, elle doit faire pression sur elle. Nous devons construire les règles du jeu.

6. Développer de nouvelles activités.

Face à l’urgence climatique et à la crise pétrolière, nous devons mettre en oeuvre ce qui est préconisé dans le rapport Stern qui permet la création de 300 000 empois en France. Or, il évalue à 18 milliards l’investissement nécessaire, et la France n’y consacre que 200 millions d’Euros.

Pour résoudre la crise du logement : investir le Fonds de réserve des retraites dans la construction, cela représente 200 000 emplois de plus.

7. Négocier un autre partage de la productivité. Si le chômage est la cause principale de la crise, quelle est la cause principale du chômage ?

Ce n’est pas la mondialisation :

La production industrielle est passée de 100 à 111 depuis 2003.

Ce n’est pas un problème de compétitivité, bien au contraire.

En France, celle-ci a considérablement augmenté, elle a augmenté d’un facteur 10 en PIB par actif occupé, entre 1820 et 1990, et de manière très significative depuis les années 50/60.

Ce que les politiques semblent ignorer c’est la deuxième révolution, celle que nous connaissons depuis une trentaine d’années. Regardons l’image des « Temps Modernes » pour la première et celle du robot sur la chaîne de production aujourd’hui. Actuellement il n’y a plus personne autour de la chaîne.

Aux USA aussi, le temps de travail diminue. Depuis 1965, il est passé de 41,2 heures hebdomadaires à 40,7 dans le secteur industriel et de 38,6 heures à 33,7 heures pour la totalité de la population active.

En France, nous sommes encore à plus de 39 heures… C’est le débat interdit depuis 20 ans. On est bloqué. La croissance ne s’est pas accompagnée d’une réduction du chômage, car on ne sait pas partager le travail et bénéficier de ces gains de productivité.

En Allemagne, le débat renaît, avec la proposition du syndicat IG Metall d’aller vers la semaine de 26 heures (février 2010). En Belgique (janvier 2010) et en Italie (janvier 09), on négocie la semaine de 4 jours.

(Téléchargez le support de l’intervention de Pierre Larrouturou)

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Edgar Morin

Le problème posé par toutes les crises : peut-on changer de voie ?

Le changement commence par une déviance, tous les grands changements qui ont lieu dans l’histoire humaine ont été initiés par des « déviants » (Bouddha, Jésus Christ…).

Nous devrons changer la structure de pensée, changer la culture.

Concilier la Mondialisation et l’Anti-mondialisation.

La communauté de destins, l’unité d’une part et la diversité, l’agriculture de proximité d’autre part.

Concilier croissance et décroissance.

Croissance des énergies vertes, de l’économie verte, de la solidarité et décroissance de l’économie du jetable, du consumérisme.

Il faut penser au-delà du développement, dépasser ce modèle en conservant ce qu’il a de meilleur, la symbiose des civilisations et des cultures, petites et grandes.

Nous sommes dans une conjonction de voies multiples, il n’y a pas de porte unique mais des milliers de chemins qui y conduisent.

La nouvelle voie sera celle qui rendra l’ancienne obsolète. Le commencement ne se fera pas autour d’une table ronde, il va naître de milliers d’initiatives, partout, qu’il faudra faire connaître. Ce sont des réformes solidaires, une métamorphose, peut-être une transformation radicale. Plutôt une continuation de la culture.

Il nous manque encore la conscience commune de l’humanité, l’espérance d’une autre voie.

Si l’on reprend les trois utopies récentes, le Communisme cherchait à mettre en communauté, le Socialisme pensait les rapports sociaux, l’Anarchisme les relations entre les hommes. Les révoltes, les aspirations, les marginaux, c’est ce qui met en mouvement la société. Les crises sont la possibilité du pire comme du meilleur.

Pensons le Méta système, la « métamorphose ». Conjuguons optimisme et pessimisme : l’opti-pessimisme, dans l’action comme dans la pensée. Méfions-nous des annonceurs de catastrophe comme des euphoriques.

Espérance d’une nouvelle façon de penser et d’une multiplication de réformes.

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve.» F. Hölderlin.

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Conclusion d’Eva Joly

Nous venons de vivre un moment extraordinaire et exceptionnel.

Nous avons vu que le « sauvetage » n’a rien réglé. Quelle régulation ? Quelle concertation des régulateurs nationaux en Europe ?

Nous devons trouver la voie, les multiples voies, ce sont nos objectifs à Europe Ecologie.

Merci à Evelyne Cohen Lemoine, d’Europe Ecologie, pour son précieux travail de synthèse.

Un Commentaire »

  • nicoloco said:

    le secret des changements de notre société réside dans un domaine secret depuis plus d’un siècle : le système financier et la nouvelle gouvernance mondiale.

    ce qu’il faut changer :

    les banques centrales sont privées et « indépendantes »
    l’argent est inventé et récolté par des banques privées
    l’état s’endette contre un intérêt à payer, pas avant Pompidou, pas pendant les trente glorieuses.

    pour reprendre la monnaie il faut sortir du traité de lisbonne (c’est une dictature) et refaire une monnaie souveraine, les autres pays européens suivront (eux aussi préfèrent s’endetter sans intérêt!)et refaire un traité compréghensible il faut faire une banque nationale et des banques privées… il faut distinguer les risques de banque de dépot et ceux des banques dites corporates. cette banque nationale et une nouvelle monnaie souveraine diminueront l’impot et les cotisations sociales.

    il faut aussi ressortir les inventions cachées depuis trop longtemps et expliquer pourquoi nos gouvernements préfèrent le pétrole à toute autre énergie (gratuite)

    il faut coopérer avec l’Afrique et autre et non pas les dépouiller en plaçant des dictateurs

    il faut dénoncer la politique impérialiste et agressive de nos gouvernements (ue usa ….), stopper et expliquer la politique de peur. il faut étudier et rechercher les vrais coupables du 11 septembre, il ne faut plus jamais partir en guerre en argumentant sur le fait que nous sommes les soldats de la paix.

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