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Compte-rendu du débat du 13 février : comment sortir de la crise ?

23 février 2010 lu 7 931 fois poster un commentaire

Compte-rendu du débat « Crise : Comment éviter la rechute ? Comment faire naître une nouvelle société ? »

Samedi 13 février 2010 – Grande Arche de la Défense

Avec Eva Joly, Joseph Stiglitz, Edgar Morin, Marc Dufumier, Pierre Larrouturou, Joyashree Roy, Ronald Janssen

Première partie – Comment sortir de la crise ?

Pierre Larrouturou

Économiste, ingénieur agronome de formation, a travaillé sur la répartition du temps de travail et sur la promotion de normes sociales européennes.

1 – Nous devons dire la vérité, ce n’est pas seulement une crise financière, nous risquons un « global collapse »

2 – Nous devons faire le bon diagnostic et parler de la crise du marché du travail que nous connaissons depuis près de 30 ans.

3- Nous devons agir vite, donner la priorité à l‘emploi et à la justice sociale. En France, 800 000 nouveaux chômeurs depuis 18 mois, un million de personnes qui arrivent en fin de droit en 2010.

Dire la vérité

La Société Générale a informé récemment (Le Telegraph, 18 novembre 2009) ses plus gros clients d’un risque de « global collapse », mais cette information est restée confidentielle…

Il y a actuellement 2 bombes :

  • La dette aux USA (en 18 mois, 2006 – 2007 + 2440 milliards de $)
  • Le crédit distribué par la Chine qui se réduit (source le Figaro éco du 20/01/10) la Chine n’achète plus de bons du Trésor américains, depuis 4 mois consécutifs elle est vendeur net de titres américains, même si pour l’instant elle reste l’investisseur n° 1 avec 790 milliards de $ en bons du Trésor.
  • Globalement l’augmentation considérable de la dette se traduit par des niveaux de croissance très médiocres (-2,4% aux USA).

Face à cette double menace, le scénario le plus optimiste est celui du Japon avec une croissance molle de 1% en moyenne sur 1998 – 2008 (et – 6 % en 2009).

Sortir du cercle infernal ?

Sortir du déficit en réduisant les dépenses, donc en retombant en récession

Ou creuser le déficit en accumulant une dette insoutenable pour maintenir un peu de croissance ?

Nous continuons à maintenir sous perfusion un malade atteint d’hémorragie interne.

D’où vient cette crise ?

Nous pouvons dater le début aux années 80, avec l’arrivée de Reagan et de Thatcher au pouvoir. Cette arrivée coïncide avec la suppression de règles sociales qui avaient été établies après la seconde guerre mondiale. C’est l’apparition de la « liberté » individuelle au détriment du reste sur la base des travaux d’Hayek, Friedman.

En moins de 30 ans, la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises en pourcentage du PIB est passée de 67 % à 57 %.

C’est la dette qui se substitue alors aux revenus du travail. Il y a déflation par manque de demande. Dès juillet 2003, la BIS soulignait le risque d’une récession mondiale par manque de consommateurs : « comme un avion qui vole trop lentement ».

Le modèle néo-libéral a compensé par des emprunts ce que les gens n’avaient plus grâce à leurs salaires.

Faire le bon diagnostic

Ce n’est pas une crise financière, c’est avant tout le chômage, la précarité qui ont créé cette crise.

La face émergée de l’Iceberg : c’est la crise financière, des monnaies, des changes et de la régulation.

La face immergée c’est celle du chômage, de la précarité, des inégalités, de la cupidité.

Agir vite

Tout est à reconstruire comme en mai 1944 lors de la conférence de Philadelphie, avec pour principale priorité : l’Emploi.

Cette conférence (qui a eu lieu avant les accords de Bretton Woods) affirmait les principes fondamentaux :

  • Le Travail n’est pas une marchandise
  • La pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous

Convaincue qu’une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale, la Conférence reconnaît l’obligation solennelle de réaliser :

  • La plénitude de l’emploi et l’élévation du niveau de vie
  • La possibilité pour tous d’une participation équitable aux fruits du progrès en matière de salaires, de durée du travail et autres conditions de travail, et un salaire minimum vital

(Téléchargez le support de l’intervention de Pierre Larrouturou)

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Joseph Stiglitz

Prix Nobel d’économie en 2001. Ancien conseiller de Bill Clinton et ex-économiste en chef de la Banque Mondiale, il est connu pour ses critiques du système économique et financier international, ainsi que celles du FMI et de la Banque Mondiale.

Nous traversons une crise économique majeure. La préface de mon livre « Le triomphe de la cupidité » se nomme : « free fall » (chute libre). Aujourd’hui, nous avons perdu tout respect pour nos anciens gourous économiques. Nous ne savons plus vers qui nous tourner.

On détourne souvent l’attention en attirant les foules sur le rôle des individus, voyous coupables ou héros qui vont nous sauver, mais nous ne résoudrons rien ainsi.

Nous faisons face à un véritable désastre qui ne touche pas seulement l’économie américaine.

Les idées qui nous ont fait couler à pic, font partie intégrante de notre constitution. Si nous ne pouvons pas nous entendre sur les réponses à ces questions, nous ne pourrons pas nous mettre d’accord sur ce qu’il faudra faire pour en sortir.

La crise n’est pas un cataclysme qui serait arrivé par fatalité sur les marchés financiers. C’est une fabrication humaine que Wall Street s’est infligée ainsi qu’au reste de l’humanité.

Rappelons les chiffres cités par Eva Joly tout à l’heure : 65 milliards de bonus pour un millier de traders, 100 milliards pour l’aide à 2 milliards d’individus. 180 milliards ont été accordés à une seule Compagnie, AIG, pour la sauver de la faillite ; il y a quelque chose qui ne tourne pas rond.

Sur tous ces sujets majeurs, il n’y a pas eu de discussion ni de débat public.

En 2010, 2 à 3 millions d’américains auront perdu leur maison.

Il s’agit d’un problème social et économique. Avant la crise, la lutte contre le réchauffement planétaire devait nous conduire à investir dans de nouveaux emplois, de nouvelles créations de richesse. Aujourd’hui, nous nous retrouvons confrontés à un problème plus large sur la manière dont le système fonctionne, les défis sont toujours là, et ils sont encore plus importants. Nous continuons à mettre de l’huile dans une voiture qui fuit.

Prenons l’exemple de la bulle High-tech et de son effondrement qui s’est traduit en récession, nous revivons la même chose avec la bulle de l’immobilier (dont l’effondrement a démarré à l’été 2007 et non le 15 septembre 2008).

Cette nouvelle bulle a conduit les Américains à vivre complètement au-dessus de leurs moyens avec un niveau d’endettement dépassant de loin la valeur de leur bien immobilier, du fait de la chute des prix.

Le revenu des Américains ne fait que décroître depuis une décennie et cela n’atteint pas que les plus pauvres, mais bien l’ensemble des classes moyennes.

La croissance de nos économies depuis plus de 10 ans s’est développée sur une montagne de dettes.

La dette c’est le résultat de la poursuite de dépenses déconnectées de la création de richesses, nous avons vécu comme si nous étions de plus en plus riches. Tout le monde est endetté y compris les gens qui ne sont pas solvables.

Les règles du jeu sont encore moins transparentes qu’auparavant. La Réserve Fédérale, le gouvernement rachète tout, mais cela va se traduire par un problème majeur sur le plan fiscal et monétaire.

La faiblesse de notre économie, l’ampleur du chômage va bien au-delà des chiffres officiels qui ne tiennent pas compte de ceux qui ne cherchent même plus de travail. Ces chiffres cachent également le million d’américains qui sont en « maladie » plutôt qu’inscrit comme demandeurs d’emplois. En réalité, un américain sur cinq souhaiterait un emploi à temps plein mais n’en trouve pas. De plus en plus d’individus sont concernés. Je n’ai pas parlé des millions d’individus qui sont en prison et de tous ceux qui abandonnent.

Ce qui se passe au niveau d’économie américaine influe sur le reste de l’économie, le risque devient majeur en Asie.

En Europe, si la Grèce et les autres pays en difficulté coupent dans leurs dépenses, le risque de récession devient majeur.

Alors que c’est plus que jamais nécessaire d’investir dans la Santé, l’éducation, la technologie, les infrastructures, les nouvelles énergies… C’est sur le Long Terme qu’il faut miser avec un ROI de 5 à 6 % et alors la dette finira par devenir moins grande.

Il faut cesser de focaliser sur la dette, elle nous empêche de voir plus loin. Il faut arrêter également d’investir pour des armes contre des ennemis imaginaires. La guerre en Irak a déjà coûté plusieurs milliers de milliards de dollars au bénéfice de qui ?

Pour régler le problème de la Dette, il y a trois options :

1 – Laisser repartir l’inflation, mais « cela ne plaît pas aux créanciers » car ils vont alors perdre de l’argent sur les crédits ;

2 – Restructurer les dettes -publique et privée- y compris en ayant recours au mécanisme de la liquidation, mais « les banques n’aiment pas cela, car c’est une façon de reconnaître qu’elles ont mal fait leur travail » ;

3- « Passer au travers en fermant les yeux », comme cela s’est fait au Japon dans les années 90. Et prévoir un « retour à un niveau d’emploi normal en 2015, pas avant », le tout avec une croissance compris entre 0 et 1% par an.

Cette troisième option est certainement celle que les politiques vont privilégier.

La crise va changer la science économique. Deux issues sont possibles, soit nous réussissons à prendre les bonnes décisions, pas les plus commodes politiquement ou socialement, soit nous prenons les plus mauvaises et laissons perdurer le comportement prédateur qui nous ont amené à ce désastre et nous arriverons à une société encore plus divisée, une économie plus vulnérable aux crises. « Mon objectif ici est d’aider à se faire une meilleure idée de l’ordre mondial d’après crise qui finira par apparaître, pour mieux comprendre comment ce que nous faisons aujourd’hui contribue à modeler le futur, pour le meilleur ou pour le pire ».

Nous devons travailler à créer une nouvelle gouvernance démocratique, ce que je développerai tout à l’heure dans la seconde partie du débat.

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Edgar Morin

Sociologue et philosophe. Il préside l’Institut International de Recherche Politique de Civilisations. Penseur de la complexité, de l’Homme, du Monde, de la Société. Il a travaillé sur l’émergence de ce qu’il qualifie de « conscience de la communauté de destin terrestre ».

Nous vivons une crise de la mondialisation d’une ampleur inégalée. Une des crises précédentes a débouché sur un désastre planétaire avec l’arrivée de Hitler.

Aujourd’hui, une des manifestations notables de cette crise globale est le refus culturel de l’occident.

Il s’agit en fait d’une crise du développement de l’occidentalisation qui se conjugue avec la crise de la biosphère. Nous assistons à un processus suicidaire avec la manière dont nous gérons nos ressources naturelles, dont on dégrade notre environnement avec notamment la crise de l’urbanisation, les flux migratoires qui quittent les campagnes pour les bidons villes, les phénomènes de rejet entre nations, les guerres de civilisation.

La crise de la politique, l’impuissance généralisée à l’échelle de la planète, le cloisonnement des savoirs contribuent eux aussi au développement des autres crises.

La perte de la Culture, des cultures, la réduction de la Pensée à l’économie, au calcul, la croyance en la croissance, autant de zones d’ombre qui traduisent notre incapacité à penser les problèmes globaux et les phénomènes fondamentaux.

Ne rejetons pas en bloc ce modèle de développement car il a apporté de bonnes choses, des droits humains, la démocratie, des zones de prospérité… Cependant, ces zones de prospérité côtoient des zones de misère, une misère qui s’installe et chasse la pauvreté. Une formule standard a été appliquée à des cultures autres, sans tenir compte de leurs valeurs. Cette hégémonie a détruit les formes de solidarités traditionnelles.

Nous avons assisté au développement de l’individualisme et de la cupidité.

Le modèle de l’occident malgré ses qualités indéniables comporte des zones aveugles, il ignore les singularités et leurs vertus.

Il se traduit par un vide moral, un malaise profond celui qu’évoquait Freud dans son « Malaise dans la civilisation » qui associait la pulsion de mort au capitalisme triomphant.

Cette crise touche donc au fond même de la vie. Notre Terre est comme un vaisseau spatial lancé à toute vitesse grâce à ses quatre moteurs : la Science, la Technique, l’Economie, le Profit. Or aucun de ces moteurs n’est contrôlé.

À cela s’ajoute le danger intérieur, celui dont parlait Ivan Illich, notre ennemi le plus dangereux est nous-même ou réside en chacun de nous. C’est la contrepartie de notre faculté d’agir. Celle qui nous permettra aussi d’inventer des solutions, j’y reviendrai dans la seconde partie.

Lire : Compte-rendu du débat du 13 février, partie II : comment faire naître une nouvelle société ?

Merci à Evelyne Cohen Lemoine, d’Europe Ecologie, pour son précieux travail de synthèse.

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