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Compte-rendu du débat du 13 février : introduction

22 février 2010 lu 5 220 fois poster un commentaire

Compte-rendu du débat « Crise : Comment éviter la rechute ? Comment faire naître une nouvelle société ? »

Samedi 13 février 2010 – Grande Arche de la Défense

Avec Eva Joly, Joseph Stiglitz, Edgar Morin, Marc Dufumier, Pierre Larrouturou, Joyashree Roy, Ronald Janssen

La crise que nous traversons depuis 2 ans semble s’atténuer, mais les interrogations demeurent. Assistons-nous à une reprise ? Ou cette apparente accalmie ne cache-t-elle pas des perspectives plus inquiétantes, des phénomènes plus graves que ceux que nous avons connu ?

A-t-on tiré les leçons ? A-t-on mis en place les instruments nécessaires pour parer à une éventuelle rechute ? Voici les quelques questions préalables à la tenue de ce premier débat public organisée par Eva Joly.

Introduction par Eva Joly

« Bonjour à tous,

Et tout d’abord merci à vous d’être venus si nombreux pour assister à ce colloque. En particulier, merci aux intervenants qui ont accepté de passer quelques heures de leur temps très précieux en notre compagnie, à commencer naturellement par les trois personnes qui sont déjà sur l’estrade et participeront à la première partie des échanges : M. le Professeur Joseph Stiglitz, M. le Professeur Edgar Morin, et Pierre Larrouturou avec qui j’ai réfléchi au programme de cette rencontre.

Merci également – j’aurais l’occasion de le leur redire – à M. Ronald Janssen, qui arrive de Belgique où il est Conseiller en économie auprès de la Confédération européenne des syndicats, à Mme le Professeur Joyashree Roy qui a accepté de venir tout exprès de l’Université de Jadavpur, à Kolkata, où elle enseigne et où elle a dirigé le Département de Science économique jusqu’à l’an dernier. Et à M. le Professeur Dufumier, titulaire de la Chaire d’agriculture comparée à l’Institut AgroParisTech.

Comme vous le savez, il s’agit du premier « opus » d’une série de trois débats que j’ai souhaité organiser tout au long de cette année 2010. Je suis ravie qu’on puisse profiter dans ce cadre de la seule disponibilité avant de nombreux mois du Professeur Stiglitz, puisque nous bénéficions de sa présence en Europe pour présenter son dernier ouvrage. Sans compter que l’actualité vient malheureusement confirmer tout l’intérêt de notre discussion ; je pense naturellement, en disant cela, à la situation dans laquelle se trouve la Grèce, et les attaques que subit l’Euro…

Les deux débats suivants quant à eux auront lieu chacun à quelques mois d’intervalle et devraient être organisés avec de nouveaux intervenants et dans deux villes différentes, par exemple à Bruxelles et dans un pays de l’ex-bloc de l’Est.

Je vous rappelle enfin que nous sommes en direct sur Internet, grâce à une transmission sur le site du Monde.fr, et que nos échanges seront suivis par des internautes sur Twitter, avec le mot clé « Stiglitz » pour identifier leurs propos.

Maintenant que cette précision technique a été apportée, je crois que nous pouvons passer au vif du sujet.

Si elle n’est pas sans ressemblances avec d’autres épisodes ayant émaillé notre histoire économique et sociale, il me semble que la crise que nous traversons aujourd’hui est inédite à bien des égards. Par son ampleur, d’abord ; mais aussi par l’enchevêtrement de problèmes et de difficultés qu’elle représente, des problèmes et des difficultés qui même pris isolément sont d’une importance capitale, et qui se renforcent les uns les autres tant ils sont inextricablement liés.

S’il s’agit d’une crise globale, c’est évidemment parce qu’elle touche de plein fouet l’ensemble des régions du globe, mais c’est aussi parce qu’elle remet en causes des acquis, des biens, des habitudes dont personne ou presque ne pensait, il y a peu encore, qu’ils pouvaient être remis en question. Ce n’est pas uniquement une crise financière. C’est aussi une crise économique et sociale. C’est également une crise environnementale, avec la multiplication des dangers que sont – parmi d’autres – la crise alimentaire, la crise climatique, ou l’augmentation des risques sanitaires. Sans parler des lignes de conflits qui parcourent la planète, des conflits qui ne sont pas toujours sans rapport avec tout ce qui précède…

Le « système » ne fonctionne pas bien. D’un côté, vous avez une concentration scandaleuse de richesses, de l’autre vous avez un chômage terrible qui subsiste. Le dernier rapport de l’Organisation internationale du Travail parle de 212 millions de personnes sans emploi dans le monde en 2009, soit un taux de 6.6% (au niveau mondial, c’est très important). Et il souligne deux autres phénomènes préoccupants : d’abord, l’aggravation du taux de chômage des jeunes, plus de 10.2 millions en deux ans – soit la plus forte augmentation depuis 1991. Ensuite, la part très importante de personnes en situation d’emploi vulnérable : l’année dernière, elles représentaient la moitié de la « main d’œuvre » mondiale…

Évidemment, c’est une situation qui n’est pas facile. Et au lieu de vouloir la dépasser et la transformer, vous avez plutôt une sorte de crispation généralisée, chacun essayant de conserver son propre pré carré au lieu de réfléchir sur le fond et sur le long terme. De sorte que les problèmes de dérégulation folle, d’injustice sociale ou d’inégalité ne sont guère combattus à la hauteur des enjeux. Au contraire, on a l’impression que certaines forteresses cherchent à se renforcer encore. D’un côté, vous avez un certain nombre d’acteurs qui disposent d’outils pour imposer leurs vues et se défendre eux-mêmes – depuis les réglementations qu’ils contribuent à mettre en place et les restrictions aux libertés publiques – par exemple, les atteintes à la liberté de la presse en Angleterre – jusqu’aux paradis fiscaux et légaux ou encore les pavillons de complaisance qui leur offrent un endroit où contourner encore un peu plus les règles en question. Et de l’autre, vous avez un grand nombre de personnes et de pays qui se retrouvent un peu plus encore en difficulté…

Pour résumer, ce à quoi nous sommes confrontés c’est une inquiétude essentielle et qui porte sur ce qui compose globalement nos valeurs, nos règles et nos modes de vie – sur ce que l’on appelle de manière générale notre « modèle de développement ». Il faut donc qu’on « casse » un certain nombre de choses et qu’on invente d’autres façons de procéder, autrement dit qu’on invente une nouvelle forme de gouvernance.

C’est pour cette raison, c’est à partir de ce sentiment que j’ai souhaité organiser la série de rencontres que nous débutons aujourd’hui, afin de nourrir la réflexion et le débat public et de faire émerger – peut-être – de nouvelles approches face à ces nouveaux défis. Car il me semble que nous sommes loin encore d’en avoir tiré toutes les leçons. On est d’ailleurs bien en peine à l’heure actuelle lorsque l’on s’essaie aux jeux des pronostics, ne serait-ce que pour les aspects économiques. Pour certains, la reprise est bel et bien là et il faut d’ors et déjà rentrer « dans les clous », pour respecter à nouveau les règles qu’on était censé respecter avant. Pour d’autres, on se dirige au niveau mondial vers une sorte d’atonie économique généralisée, un peu comme ce qui s’est passé au Japon. Pour les derniers enfin c’est une véritable « bombe » qui se cache sous l’apparence de reprise – je crois que même le Directeur général de l’OMC, Pascal Lamy, fait partie de cette catégorie.

D’où une première question : qui croire, et que penser de tout cela ? A quel point cette crise est-elle profonde ? C’est un peu ce à quoi la première partie de notre colloque va s’attaquer, avec le cadrage initial de Pierre Larrouturou, puis les interventions du Professeur Stiglitz sur les aspects économiques et du Professeur Morin pour élargir le débat. Puis nous chercherons à aller plus loin encore, à confronter les points de vue et les expériences pour tenter de répondre à la seconde partie de notre questionnement : Comment faire naître une nouvelle société ? Vous vous rappelez peut-être cette Pensée de Blaise Pascal : « Il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d’une chose ; cette universalité est la plus belle ». Autrement dit, il ne faut pas hésiter à ouvrir les fenêtres, à être curieux, à faire preuve d’audace plutôt que d’en rester à quelque vérité qu’on croirait unique, et seul à posséder. Je crois que c’est un peu ce que nous allons tenter aujourd’hui, en provoquant cet échange d’idées.

Alors évidemment, je vais laisser la parole à nos invités. Mais je tiens tout de même à indiquer une dernière chose.

Je me refuse à être pessimiste. Je crois qu’il est important d’être lucide, d’avoir bien en tête les défis que nous avons à affronter. Mais je crois tout aussi fortement que si nous avons bien du mal à les trouver ou tout au moins à les mettre en place, les solutions à ces problèmes existent. Ces défis ne sont pas insurmontables. Il nous faut tout simplement être créatifs. Il faut être déterminé et libre, libre de penser comme on ne l’a plus fait depuis longtemps. Si l’on s’autorise cette liberté et cette détermination, alors la métamorphose dont nous avons besoin – pardonnez-moi, Monsieur Morin, je vous paraphrase mais j’ai été très impressionnée par la tribune où vous utilisez cette notion ! – alors cette métamorphose est à portée de main. Et c’est très stimulant de penser que nous avons cela à accomplir : à nous réinventer. C’est un défi intellectuel et social comme on a peu souvent l’occasion d’en rencontrer ! Et c’est aussi une urgence et une nécessité, tant il est vrai que les gens souffrent sur cette planète devenue folle…

La comparaison a évidemment ses limites, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à l’endroit où je travaille au quotidien, le Parlement Européen. L’Union Européenne, c’est l’exemple même de l’organe politique vivant et en constante évolution, dont les fondements ont été posés contre toute évidence et pendant une période plutôt troublée. Si ce n’est pas la preuve que tout peut évoluer, et que nous pouvons changer et faire preuve d’audace, alors je ne sais pas ce que c’est.

Cette salle a un petit côté symbolique : c’est celle où a eu lieu le dernier Sommet du G7 avant l’effondrement du Mur de Berlin et du bloc soviétique. C’était il n’y a pas si longtemps, une époque très différente de celle que nous connaissons aujourd’hui, et pourtant avec quelques points communs tout de même. Aujourd’hui nous sommes en 2010, il y a de nouveau beaucoup de choses à réinventer ; mais les dangers et les risques ne sont pas les mêmes, et le système qui se retrouve au cœur de la tourmente est précisément celui qui semblait triompher il y a plus de dix ans à peine.

Il s’agit donc d’être à la hauteur du souvenir qui hante cet endroit et, plus encore, d’être à la hauteur des enjeux que je viens d’évoquer. »

Lire : Compte-rendu du débat du 13 février, partie I : comment sortir de la crise ?

Transcription originale

Merci à Evelyne Cohen Lemoine, d’Europe Ecologie, pour son précieux travail de synthèse.

aire le bon diagnostic

Ce n’est pas une crise financière, c’est avant tout le chômage, la précarité qui ont créé cette crise.

La face émergée de l’Iceberg : c’est la crise financière, des monnaies, des changes et de la régulation.

La face immergée c’est celle du chômage, de la précarité, des inégalités, de la cupidité.

Agir vite

Tout est à reconstruire comme en mai 1944 lors de la conférence de Philadelphie, avec pour principale priorité : l’Emploi.

Cette conférence (qui a eu lieu avant les accords de Bretton Woods) affirmait les principes fondamentaux :

  • Le Travail n’est pas une marchandise

  • La pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous

Convaincue qu’une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale, la Conférence reconnaît l’obligation solennelle de réaliser :

  • La plénitude de l’emploi et l’élévation du niveau de vie

  • La possibilité pour tous d’une participation équitable aux fruits du progrès en matière de salaires, de durée du travail et autres conditions de travail, et un salaire minimum vital

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