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La croissance n’est plus la solution (2/3)

12 février 2010 lu 3 027 fois poster un commentaire

Lire « La croissance n’est plus la solution (1/3) »

De la croissance des années Jospin

Cette question est très importante car ce qui s’est passé dans les années 1997-2001 a très fortement contribué à faire perdurer (à gauche en particulier) le mythe de la croissance-solution-à-la-crise. Hélas, si l’on regarde de façon plus précise le bilan de ces quelques années, on est obligé de remettre en cause très nettement le mythe !

Nul ne peut contester que la France a bénéficié d’une croissance forte entre 1997 et la mi-2001. Une bonne partie de cette croissance provenait du contexte international :

> le pétrole était très peu cher (12 dollars le baril contre plus de 100 dollars en 2008, avant que la récession ne commence à faire baisser la demande et donc les prix)

>toutes les monnaies européennes baissaient fortement par rapport au dollar, ce qui favorisait très nettement nos exportations et les ressources tirées du tourisme.

Evolution des monnaies européennes par rapport au dollar (monnaies préfigurant l’euro)

En deux ans, les monnaies européennes baissent de 30 % par rapport au dollar ce qui rend toutes nos exportations nettement plus compétitives. Jusqu’à la fin 2000, tous les pays d’Europe ont profité de ces conditions avantageuses. La France comme les autres. L’analyse des composantes de la croissance française en 2000 montre que notre croissance était très largement tirée par des facteurs extérieurs.

Les composantes de la croissance en 2000

Source Insee

Exportations + 12,6 %
Tourisme + 9,6 %
Investissement + 6,1 %
Consommation + 2,5 %

Pourquoi ne pas le dire ? En arrivant au pouvoir en 1997, la gauche a eu la chance de profiter d’un contexte extérieur très favorable qu’elle a su bien gérer : en créant les emplois jeunes dont nul ne peut contester vraiment le succès et en laissant filer un peu les déficits (quand d’autres pays profitaient de ces années fastes pour rembourser leurs dettes), la dream-team de Lionel Jospin a permis à la France d’avoir 0,4 % de croissance de plus que le reste de l’Europe1.

Hélas, cette vague de croissance n’a pas duré très longtemps. En 2001, quand les monnaies européennes ont commencé à remonter par rapport aux autres monnaies mondiales et quand les entreprises ont pris conscience qu’elles avaient suffisamment investi, la croissance est retombée et l’équipe de Lionel Jospin n’a pas été capable de faire durer la croissance plus longtemps que nos voisins.

Mais le contexte extérieur et le « talent » de la dream-team ne suffisent pas à expliquer les « Un million de chômeurs en moins ». Cette baisse du chômage est considérable. A l’époque déjà, nous étions quelques uns à nous étonner de la baisse quasi-miraculeuse des chiffres du chômage : alors que, dans les années Rocard (1988-1991), le chômage baissait de 80.000 par an avec une croissance moyenne de 4 %, comment expliquer que, dans les premières années Jospin, le chômage recule de 250.000 par an avec une croissance moyenne à peine supérieure à 3 % ?

L’explication n’est pas très agréable à entendre, mais il est nécessaire de la connaître si l’on ne veut pas miser à tord sur la croissance pour sortir de la crise. En réalité, le nombre des chômeurs n’a pas diminué de un million. Ce chiffre, répété par certains jusqu’à plus soif, était loin de correspondre à la réalité de l’évolution du marché du travail.

En quatre ans, 375.000 chômeurs ont été basculés dans des catégories invisibles du grand public (catégories 2, 3, 7 et 8 de l’ANPE). Chaque mois, le Ministère du Travail communiquait à la presse deux indicateurs : la catégorie 1 (« nouvelle définition ») et le total des catégories 1 et 6 (« ancienne définition du chômage ») ce qui pouvait donner l’impression d’une grande transparence. Le total des ces deux catégories, hautement médiatisées, a baissé de un million entre 1997 et 2001.

Mais, dans le même temps, le nombre de chômeurs des autres catégories, qui était remarquablement stable depuis plusieurs années, a soudainement et curieusement augmenté de 375.000, passant de 460.000 à 834.000.

Par ailleurs, un décret paru au Journal Officiel en juin 1999 a abaissé l’âge à partir duquel un chômeur est dispensé de recherche d’emploi et dispensé de s’inscrire à l’ANPE. L’âge minimum pour bénéficier de cette dispense était de 57,5 ans. Il a été ramené à 55 ans. Suite à ce décret, en quatre ans, le nombre des dispensés de recherche d’emplois a augmenté de 88.0002.

Dans le même temps, le nombre de RMIstes augmentait de 100.000 et l’on sait qu’un peu plus de la moitié des RMIstes ne sont pas inscrits à l’ANPE.

Récapitulons :

- 375.000 chômeurs en plus dans les catégories invisibles

- 88.000 dispensés de recherche d’emplois supplémentaires

- 100.000 RMIstes en plus dont 50 ou 60.000 qui ne sont pas dans les chiffres de l’ANPE.

Au total, le nombre de personnes qui sont au chômage mais n’apparaissent pas dans les chiffres médiatisés a augmenté de plus de 500.000 en quatre ans.

Donc, en réalité, le chômage n’a pas diminué d’un million. Il a diminué de 500.000. C’est loin d’être négligeable et on n’a encore jamais vu la droite afficher un tel bilan (on comprend donc assez mal pourquoi la gauche a eu tellement besoin d’embellir son bilan, ce qui ne lui a pas porté chance en 2002) mais c’est deux fois moins que le bilan officiel.

Le nombre réel de chômeurs a diminué de 500.000 dans les années Jospin. Sachant que, dans le même temps, on a créé 273.000 emplois jeunes et que, selon l’Insee, les 35 heures ont permis de créer « un peu moins de 350.000 emplois », quelle est la part de la croissance dans la baisse du chômage ?

500.000 chômeurs en moins

- 273.000 emplois jeunes

- 330.000 emplois 35 heures

? ? ? ? grâce à la croissance

Malgré la croissance assez forte des années 1997-2000, s’il n’y avait pas eu les emplois-jeunes et les 35 heures, le nombre total de chômeurs n’aurait pas diminué !

Lire « La croissance n’est plus la solution (3/3) »

  1. En 2000, les Pays-Bas avaient un excédent de leur budget de 2,2 % du PIB. L’Allemagne, un excédent de 1,3 %. La zone euro, en moyenne, un excédent de 0,2 % (Source Eurostat) et la France un déficit de 1,4 %, malgré un haut niveau de privatisations et quelques ressources extra-ordinaires (soulte de France Télécom, par exemple). Dans ces conditions (avoir un déficit public de 1,4 % alors que les voisins ont un excédent de + 0,2 % en moyenne), avoir 0,4 % de croissance de plus que la moyenne européenne n’a rien de vraiment « magique » contrairement à ce que tel ou tel laissait entendre à l’époque. []
  2. Source Liaisons sociales 20 août 2001 []

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  1. La croissance n’est plus la solution (3/3)
  2. La croissance n’est plus la solution (1/3)

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